Frank Giroud livre les clés de Destins
Frank Giroud est l'un des scénaristes les plus prolifiques et les plus doués de la bande dessinée française. Avec la série Le décalogue, il avait développé une trame répartie entre 10 dessinateurs. En 2010, il revient avec un nouveau concept : 14 albums, 13 scénaristes, 13 dessinateurs, 1 héroïne face à des choix. Plongez dans les méandres de Destins...
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La série débute par un récit à l’aspect classique… du moins au premier abord. Il s’agit d’une histoire d’amour sur fond de polar dont l’héroïne (Ellen) se trouve en fin d’album placée face à un dilemme terrifiant : qu’elle opte pour l’une ou l’autre voie, sa vie en sera bouleversée, mais de façon radicalement différente selon son choix. Le lecteur se demande ce qu’il ferait à la place d’Ellen (du moins je l’espère !) et il attend impatiemment le volume suivant. Or, c’est là que le projet devient original : au lieu de lui offrir un seul tome 2, nous lui en proposons deux.
Dans l’un, Ellen opte pour la première solution, et dans l’autre pour la seconde. Mais ce n’est pas fini ! Chacun de ces deux 'tomes 2' se termine lui aussi par un dilemme, ce qui nous amène à proposer quatre "tomes 3". Puis l’arborescence s’inverse et, progressivement se resserre pour finir sur un seul et ultime album. Cette pirouette finale n’est en rien une prise de position pour la prédestination. Elle est juste la résultante d’un coup de théâtre et d’un stratagème narratif.
Comme tout le monde, je suppose, je me suis retrouvé à plusieurs reprises face à des choix cruciaux. Il m’a fallu prendre des décisions qui ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Si j’avais choisi des voies différentes, je pense que j’aurais malgré tout raconté des histoires, mais dans un contexte radicalement différent : je les aurais peut-être expédiées d’un cargo voguant sur la Mer Rouge, je les écrirais tout en exerçant un autre métier à Mexico, ou bien j’en ferais relire les traductions allemandes par une épouse berlinoise. Si bien que parfois, je rêve de pouvoir me projeter sur un grand écran toutes ces vies potentielles. C’est ce fantasme irréalisable dans la réalité que Destins offre à notre héroïne et à nos lecteurs. Fantasme manifestement universel, puisque mon projet a de suite enchanté l’éditeur et les auteurs à qui je l’ai proposé.
J’ai écrit les premier et dernier tomes, balisé le chemin menant de l’un à l’autre, organisé des séances de travail entre les vingt-six collaborateurs du projet et veillé à la cohérence générale.
J’ai contacté des scénaristes dont j’aimais bien le travail, que je savais prêts à se soumettre aux règles assez contraignantes du jeu collectif et surtout que, pour la plupart, je connaissais très bien. Certains, comme Pierre Makyo ou Frédéric Richaud parce que nous participons au même cercle de travail, d’autres parce que nous avons carrément co-écrit des albums (comme Virginie Greiner, Florent Germaine ou Denis Lapière).
Quant aux dessinateurs, j’ai souhaité que chaque scénariste choisisse "le sien". Je ne suis intervenu que lorsque tel ou tel ne trouvait pas le partenaire idéal.
Quelques uns. Certains motivés par une surcharge de travail, d’autres par une peur des contraintes.
Le dossier que je leur ai présenté (et qui constituait déjà une troisième version par rapport à mon projet initial) comprenait le scénario du premier tome et du dernier, ainsi que les grandes lignes intermédiaires, résumant chaque album en une simple phrase. Une fois l’équipe de scénaristes réunie, nous avons encore planché sur ce canevas pendant près d’un an, par mail, par téléphone et lors de deux rencontres dans un gîte payé par l’éditeur. Nous avons défini très précisément le caractère des personnages principaux ainsi que leur environnement matériel et humain. Puis nous avons distribué les rôles : Kris campait l’environnement africain, Christin imaginait l’ONG, Lécossois en construisait les locaux, Espé édifiait les deux résidences des Cluster, Durand créait Ellen etc. L’ensemble de ce travail se retrouvant ensuite sur un iDisk à la disposition de tous, avec les planches et leur mise en couleurs au fur et à mesure de leur élaboration.
Deux tomes tous les quatre mois. Le dernier sortira en janvier 2012.
Destins m’occupe encore, mais 8 albums étant déjà terminés, on peut dire que la série est sur les rails… ce qui me permet de travailler sur d’autres projets. D’abord dans la collection Secrets, que j’ai créée chez Dupuis ; en juin sortiront deux nouveaux tomes : l’un (La Corde), dessiné par Marianne Duvivier, est un rebondissement inattendu de L’Echarde ; l’autre, mis en images par un jeune prodige espagnol venu du dessin animé (Homs) est un télescopage mêlant une fiction et un secret de famille concernant un artiste célèbre. J’effectue également les derniers réglages sur un gros oneshot à paraître chez Futuropolis, en co-scénario avec Lapière, avec Ralph Meyer au dessin. Un Meyer surprenant car comme l’album conte en parallèle l’histoire d’un écrivain et de son héroïne, Ralph adopte pour l’occasion deux styles différents, aussi éblouissants l’un que l’autre. Enfin, je prépare avec Luc Brahy une saga familiale sur le monde des avionneurs, de 1906 à la création de l’Aérospatiale. Nous travaillons en ce moment sur le tome 3, et le premier volume de ces Champs d’Azur paraitra chez Glénat au mois de mars.
Mon père a exercé mille métiers, mais il a passé la moitié de sa vie professionnelle dans des firmes aéronautiques mythiques aujourd’hui disparues, comme Bréguet, Potez ou Latécoère avant de rejoindre l’Aérospatiale. Jusqu’à vingt ans, j’ai habité Toulouse et j’ai assisté aux premiers vols d’Airbus ou du Concorde. On peut donc dire que le « plus lourd que l’air » a baigné mon enfance. Quant à Luc, s’il aime tant dessiner les vieux coucous, ce n’est pas non plus un hasard : son grand-père, Fernand Brahy, est un des tout premiers aviateurs de l’Histoire. La plus vieille photo que nous possédions le représente aux commandes d’un Blériot XI en 1910 ! Il était donc un peu logique que Luc et moi ayons envie de cultiver à notre tour ces champs célestes…
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